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Route du Rhum : ce que le large fait au dos des marins

Photo du rédacteur: Florent Noyelle
Florent Noyelle
il y a 5 jours
9 min de lecture

En résumé : aucune étude n'a mesuré le dos des skippers de la Route du Rhum. Ce qu'on sait vient d'autres marins. Chez les régatiers, le bas du dos est la zone la plus souvent blessée, et la majorité des blessures s'installent par la répétition des efforts, sans choc. Au large, on se blesse surtout en se cognant, et le risque augmente avec le nombre de jours passés en mer. Pour le coureur comme pour le plaisancier, la piste la plus solide : un effort qui monte progressivement, et une récupération prévue.

Mains d'un marin reprenant une écoute enroulée sur un winch, sur le pont en bois d'un voilier au port en fin de journée

Le 20 octobre, le village de la Route du Rhum ouvre à Saint-Malo. Pendant treize jours, 115 bateaux attendent le départ dans les bassins, et l'organisateur annonce 1,2 million de visiteurs. Devant ces bateaux taillés pour traverser l'Atlantique en solitaire, tout le monde finit par se poser la même question : comment le corps tient-il ?


Si vous naviguez vous-même entre Dinard et Cancale, la question a une version plus terre à terre. Le mal de dos en voile, est-ce fréquent ? Et ce bas du dos qui tire après une journée à border et à barrer, il vient d'où ?


Je vous dois d'abord une précision. Aucune étude ne s'est penchée sur le dos des skippers de la Route du Rhum eux-mêmes. Les données qui suivent viennent d'autres marins : régatiers olympiques, équipages au large, plaisanciers. C'est ce qu'on sait.


La voile, un sport doux ? Ce que disent les études sur le dos des marins


On imagine volontiers la voile comme un sport tranquille, où le vent fait le travail. Les régatiers racontent autre chose.


Aux championnats du monde de voile olympique de 2014, des chercheurs ont interrogé 760 régatiers sur leur dernière année. Le bas du dos arrive en tête des zones blessées, devant le genou et l'épaule. Et sur l'ensemble des blessures relevées, 58 % ne venaient pas d'un choc : elles s'étaient installées à force de répéter les mêmes efforts (Tan 2016). Le rappel, le pompage, le winch, la barre : une revue sur la voile désigne ces gestes très répétés comme une grande cause des blessures d'usure chez les marins expérimentés (Neville et Folland 2009).


Une équipe australienne suivie pendant toute une saison montre la même zone en tête. Trois blessures du bas du dos sur quatre sont survenues dans la seconde moitié de la saison (Schultz 2016). L'étude ne porte que sur 22 marins, et les auteurs constatent sans démontrer de cause. Il me semble quand même que la lecture la plus cohérente est celle d'une charge qui s'accumule : le dos présente la note plus tard.


Chez 92 marins australiens suivis un an, seules 14 % des blessures ont entraîné un arrêt (Crunkhorn 2022) : on continue avec. C'est un avis de clinicien : voilà ce qui laisse à ces pépins le temps de s'installer. Ces chiffres concernent des régatiers de haut niveau. Ils ne disent rien du plaisancier, ni de la course au large.


Au large : les chocs d'abord, l'usure pour le barreur


Au large, le tableau change. En course autour du monde, la majorité des blessures relevées sont des chocs : contusions, coupures, entorses, fractures (Neville et Folland 2009). Le bateau bouge, on tombe, on se cogne, on prend un coup d'écoute.


Une enquête récente auprès de 568 marins au large va dans le même sens : environ une navigation sur cinq s'est accompagnée d'une blessure, des contusions surtout, à la main en tête, puis au pied et à la cheville. Un seul facteur de risque est ressorti : le nombre de jours passés au large. L'âge, l'expérience, le poste à bord ou la taille du bateau n'étaient pas liés au risque (Forycka 2023).


L'usure existe aussi au large, mais elle vise surtout un poste : la barre. Les barreurs souffrent d'abord de blessures d'usure des épaules et des bras, qui encaissent heure après heure les mêmes gestes (Neville et Folland 2009).


Et le dos, au large ? On ne sait pas. Les études sur les solitaires, en Figaro, en Mini Transat ou sur un tour du monde, mesurent la récupération, l'énergie et la vigilance. Aucune ne mesure la douleur du dos. Quant à l'idée que le mal de dos vient d'une mauvaise posture à bord, aucune étude en voile ne l'établit. J'ai détaillé ailleurs pourquoi le lien entre posture et mal de dos est bien plus fragile qu'on le croit.


Récupérer quand on ne peut pas s'arrêter


En solitaire, personne ne prend le quart à votre place. Le skipper récupère par morceaux, entre deux manœuvres.


Sur la Solitaire du Figaro, des chercheurs ont suivi douze skippers sur des courses de un à deux jours. Le sommeil s'y prend en multiples tranches courtes, et les temps de réaction étaient plus lents à l'arrivée qu'au départ (Hurdiel 2013). Sur une course au large en double, huit marins équipés de capteurs dormaient en moyenne cinq fois par jour, une demi-heure à chaque fois. L'essentiel de leur journée se passait en efforts légers : d'après les auteurs, la dépense d'énergie élevée tenait surtout au manque de sommeil, plus qu'aux manœuvres (Galvani 2014).


Quel rapport avec la douleur ? Dans l'enquête sur les marins au large, un sur sept cite la fatigue et le manque de sommeil parmi ce qui, selon lui, l'a exposé à la blessure (Forycka 2023). C'est un ressenti, pas une cause mesurée. Les études de laboratoire, menées sur des volontaires en bonne santé, vont dans le même sens : une nuit raccourcie augmente un peu la douleur ressentie, et une nuit blanche abaisse le seuil de douleur (Chang 2022). La même contrainte fait alors plus mal. Personne ne l'a vérifié chez des marins : prenez-le comme un éclairage général.


L'effet semble réversible : dans la plupart des études, les nuits de récupération ramènent la sensibilité à la douleur à son niveau habituel (Stroemel-Scheder 2020).


Pour vous, à terre, ça donne une consigne simple : après un long week-end en mer, prévoyez la récupération comme vous avez prévu la navigation. J'en parle plus longuement dans l'article sur le sommeil et la douleur.


Et vous, qui naviguez le week-end ?


Plaisancier assis à la barre d'un petit dériveur en bois, écoute en main, sur une baie bretonne en fin d'après-midi

Les données sur les plaisanciers ont de quoi rassurer. Dans une enquête auprès de 1 188 marins de loisir et de compétition, les blessures les plus fréquentes sont des coups et des coupures aux jambes et aux mains, souvent pendant un virement de bord, un empannage ou par gros temps. Les blessures graves restent rares (Nathanson 2010).


Chez les équipages amateurs qui traversent l'Atlantique, on se blesse davantage sur un petit bateau, et sur un bateau qu'on connaît mal. Et la plupart des blessures surviennent par temps favorable (Hayes 2023). Le détail compte : l'étude parle du manque d'habitude du bateau, pas du manque d'expérience de la voile.


Côté préparation, les médecins du sport s'accordent sur un point : une charge mal gérée, en particulier un effort qui grimpe trop vite, est un facteur de risque majeur de blessure (Soligard 2016). Ce consensus porte sur les sportifs de haut niveau, pas sur la voile en particulier. Appliqué au plaisancier, il donne ceci :


  • après l'hiver, reprenez par des sorties courtes plutôt que par un week-end de trois jours en mer ;

  • avant une navigation longue, prenez le temps de connaître le bateau, surtout s'il n'est pas le vôtre ;

  • une gêne qui revient à chaque sortie mérite qu'on s'en occupe avant la fin de la saison.


Pour aller plus loin, j'ai détaillé le lien entre la charge d'entraînement et la douleur.


Mal au dos après une sortie en mer : quand consulter


Après une chute ou un choc violent à bord, voyez votre médecin d'abord. Même chose, sans attendre, si la douleur du dos s'accompagne de l'un de ces signes (HAS 2019) :


  • de la fièvre, ou une fatigue et un amaigrissement que rien n'explique ;

  • une jambe qui perd sa force, ou une zone qui devient insensible ;

  • du mal à uriner ou à se retenir, ou une perte de sensibilité entre les cuisses ;

  • une douleur qui ne se calme pas au repos, empire de jour en jour et vous réveille la nuit ;

  • une douleur entre les omoplates ou dans la poitrine.


Pris seul, un de ces signes ne veut pas dire que c'est grave, et cette liste n'est pas complète. Au moindre doute, c'est votre médecin qui écarte les causes sérieuses.


Si c'est le bas du dos qui s'est bloqué d'un coup, l'article sur le lumbago vous dit quoi faire les premiers jours. Si votre dos souffre surtout de manutention, à terre ou au port, j'ai consacré un article au port de charges et au mal de dos.


Au cabinet de Pleurtuit, je suis des sportifs de tous niveaux, dont de jeunes sportifs, notamment en sports nautiques. Pour une douleur liée à la voile, je vous écoute, je vous examine, je vous oriente vers votre médecin quand c'est son domaine, et nous construisons une reprise progressive, avec des exercices suivis dans l'application ANDREW. Aucune étude n'a évalué l'ostéopathie chez les marins. Je ne vous promets donc pas de résultat, je vous propose une méthode. Tout le cadre est décrit sur la page accompagnement des sportifs.


Et donc vous pensiez que la voile était un sport doux ?


Questions fréquentes sur le mal de dos et la voile


Pourquoi a-t-on mal au dos après une journée en bateau ?

Aucune étude ne répond directement à cette question chez les plaisanciers. Chez les régatiers de haut niveau, le bas du dos est la zone la plus souvent blessée, et la majorité des blessures viennent de la répétition des efforts, sans choc (Tan 2016). Parmi les gestes très répétés en cause : le rappel, le pompage, le winch et la barre (Neville et Folland 2009).


La voile est-elle mauvaise pour le dos ?

Rien ne permet de le dire. Chez les régatiers de haut niveau, le bas du dos est la zone la plus souvent blessée (Tan 2016). Chez les plaisanciers, les blessures touchent surtout les jambes et les mains, et les blessures graves restent rares (Nathanson 2010).


Comment reprendre la voile sans se faire mal au dos ?

Progressivement : une charge qui augmente trop vite est un facteur de risque majeur de blessure (Soligard 2016). Commencez la saison par des sorties courtes, et ne laissez pas traîner une gêne qui revient à chaque sortie.


Et maintenant ?


Le village ouvre, les bateaux sont à quai : allez les voir. Et si c'est votre propre dos qui tire après vos sorties, le cabinet est à Pleurtuit, à 10 minutes de Dinard et à 10 à 20 minutes de Saint-Malo selon l'ouverture du barrage de la Rance.



Ou par téléphone au 06 11 48 41 46.


Références


  • Tan B et al., « Injury and illness surveillance at the International Sailing Federation Sailing World Championships 2014 », British Journal of Sports Medicine, 2016 (PubMed) : doi.org/10.1136/bjsports-2015-095748

  • Neville V, Folland JP, « The epidemiology and aetiology of injuries in sailing », Sports Medicine, 2009 (PubMed) : doi.org/10.2165/00007256-200939020-00003

  • Schultz AB et al., « Musculoskeletal screening as a predictor of seasonal injury in elite Olympic class sailors », Journal of Science and Medicine in Sport, 2016 (PubMed) : doi.org/10.1016/j.jsams.2016.02.011

  • Crunkhorn ML et al., « Establishing the incidence and prevalence of injury and illness in Australian sailing athletes over a full year of training and competition », Journal of Science and Medicine in Sport, 2022 (PubMed) : doi.org/10.1016/j.jsams.2022.06.012

  • Forycka J et al., « Observational Study of Self-Reported Offshore Sailing-Related Injuries in a Wide Range of Amateur and Professional Sailors », Wilderness & Environmental Medicine, 2023 (PubMed) : doi.org/10.1016/j.wem.2023.06.013

  • Hurdiel R et al., « Sleep restriction and degraded reaction-time performance in Figaro solo sailing races », Journal of Sports Sciences, 2014, en ligne 2013 (PubMed) : doi.org/10.1080/02640414.2013.815359

  • Galvani C et al., « Physical activity, sleep pattern and energy expenditure in double-handed offshore sailing », Journal of Sports Medicine and Physical Fitness, 2015, en ligne 2014 (PubMed, article sans DOI) : pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/25323483

  • Chang JR et al., « The differential effects of sleep deprivation on pain perception in individuals with or without chronic pain: A systematic review and meta-analysis », Sleep Medicine Reviews, 2022 (PubMed) : doi.org/10.1016/j.smrv.2022.101695

  • Stroemel-Scheder C et al., « The effects of recovery sleep on pain perception: A systematic review », Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 2020 (PubMed) : doi.org/10.1016/j.neubiorev.2020.03.028

  • Nathanson AT et al., « Sailing injury and illness: results of an online survey », Wilderness & Environmental Medicine, 2010 (PubMed) : doi.org/10.1016/j.wem.2010.06.006

  • Hayes DO et al., « Injuries and Health Issues Occurring During Offshore Transoceanic Sailing: A Survey of Recreational Sailors and Cruisers », Wilderness & Environmental Medicine, 2023 (PubMed) : doi.org/10.1016/j.wem.2023.01.005

  • Soligard T et al., « How much is too much? (Part 1) International Olympic Committee consensus statement on load in sport and risk of injury », British Journal of Sports Medicine, 2016 (PubMed) : doi.org/10.1136/bjsports-2016-096581

  • Haute Autorité de Santé, « Prise en charge du patient présentant une lombalgie commune », recommandation de bonne pratique et fiche mémo (tableau des drapeaux rouges), 2019 : has-sante.fr

  • Route du Rhum, site officiel de l'organisateur (nombre de bateaux, dates du village, fréquentation prévue) : routedurhum.com/saint-malo


Florent Noyelle, Ostéopathe D.O., DU Ostéopathie du Sport (DUOS), STAPS Nanterre et Ostéobio, en partenariat avec l'INSEP, CES Ostéopathie Pédiatrique, Pleurtuit (35730)


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